Décembre 2008 - Janvier - Février 2009
Par Pascal Roussel

Quelle stratégie d’investissement quand le chômage est à 30% ?
Pour certains il s’agit là d’une question théorique loin de toute réalité et donc la lecture de cet article n’est qu’une perte de temps. Laissons-les donc subir les prochaines vagues financières successives faites d’espoir et de désespoir et tentons d’abord de voir avec un peu de lucidité et de logique ce que l’avenir nous réserve. La grande presse financière nous a habitués ces dernières années à un discours d’experts éternellement rassurant visant à prolonger l’illusion que « tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles ».
Ainsi la crise des subprimes n’avait aucune chance de se propager, une récession aux Etats-Unis et en Europe était improbable, aucune grande banque ne ferrait jamais faillite (déjà 22 faillites bancaires aux US pour l’année en cours), l’économie mondiale ne risquait rien car la croissance chinoise ne pouvait ralentir, les gouvernements et les banques centrales ne laisseraient pas la crise s’étendre à l’économie réelle, les actions n’ont jamais été aussi bon marché car les mauvaises nouvelles sont déjà incorporées dans les prix, etc.
Mais la réalité s’est avérée être bien loin des opinions exprimées par ces « experts ». Jamais encore une crise n’a été aussi fulgurante: selon le dernier rapport du MSCI la destruction de richesse sur le marché des actions au niveau mondial a dépassé les 30 000 milliards de USD (soit deux fois plus que le PIB américain, une pile de billets de 1 dollar haute de pratiquement 8 fois la distance terre-lune !). Les pertes de valeur de l’immobilier US sont chiffrées à 5000 milliards de USD quant aux pertes liées au crédit elles pourraient atteindre les 1000 milliards de USD. Il est pratiquement impossible de se représenter de tels montants mais ils donnent le vertige et sont à la hauteur de la gravité de la situation.
Il vaut donc mieux avoir le courage d’affronter cette réalité en face même si celle-ci est noire et que les forces en présence sont telles qu’aucune autorité publique ne pourra empêcher l’inéluctable de se produire. La plus grande difficulté est d’anticiper le timing bien plus que la suite des événements. Le but de cette analyse n’est pas de sombrer dans le désespoir mais bien d’essayer d’identifier longtemps à l’avance un positionnement stratégique pour profiter des opportunités d’investissements. Car s’il est bien une règle d’or c’est que l’investisseur gagnant est celui qui a anticipé correctement les événements quels qu’ils soient !
Le 2 novembre, aux Etats-Unis, l’Harvard Economic Society publiait qu’ « une dépression sérieuse semble improbable et nous anticipons le rétablissement de l’activité économique au printemps prochain ». Le pire serait donc derrière nous ? Le problème c’est que cette publication date de novembre… 1929 !
Il est certes simpliste de comparer la période de la grande dépression de 1929 avec celle que nous allons traverser. La crise actuelle est considérablement plus complexe car elle est véritablement mondiale et implique des produits financiers inexistants à l’époque. Mais il est néanmoins utile de rappeler que, généralement, l’investisseur qui a subi une perte est prêt à prendre des risques plus grand « pour se refaire ». Ainsi à partir de 1929 la bourse américaine a vu 7 périodes de fortes baisses suivies de reprises pour terminer au plus bas (-88%) en juillet 1932. Certaines de ces variations à la hausse comme à la baisse ont dépassé les 50% et il est stupéfiant de remarquer qu’après chaque baisse ils se trouvaient de nombreux spécialistes pour déclarer dans les journaux de l’époque que cette fois on avait touché le fond et qu’il était temps de profiter des bonnes affaires et d’acheter. La bourse américaine a véritablement commencé à repartir en 1933 quand les investisseurs n’étaient plus à la recherche de bonnes affaires.
Ce type de mouvement est décrit par les spécialistes des vagues d’Eliot. Selon cette théorie, la chute du S&P500 depuis le sommet d’octobre 2007 devrait avoir lieu en 5 vagues. La première vague de baisse s’est terminée en mars 2008 et a été suivie par une vague de rebond jusqu’en mai 2008. Au moment où j’écris ces lignes (fin novembre), nous serions à la fin de la 3ème vague descendante (soit -52% depuis le sommet d’octobre) et devrions entamer la 4ème vague sous forme d’une forte remontée du S&P500 qui sera suivie par la dernière vague sous forme d’un brutal crash. Seul le marché des options profite vraiment d’une telle volatilité mais attention toutefois aux risques de défaut de contrepartie.
Bien que la crise actuelle soit sans doute plus proche de celle de 1907, qui a donné naissance à la Fed en 1913, la grande presse parle plus volontiers de la dépression de 1929. Il est d’ailleurs curieux d’observer la variation annuelle de la création monétaire fiduciaire (« base money ») par la Fed depuis sa naissance: on voit une similitude frappante entre les années ayant précédé la dépression de 1929 et celle qui se produira en 2009.
Et pourtant les choses étaient simples à l’époque comparées à la situation actuelle. Dans les années 30, les Etats-Unis avaient bien assez de pétrole et avaient une solide base industrielle, des ingénieurs brillants et motivés. Les coûts salariaux étaient compétitifs, les déficits publics comparés aux autres pays étaient bien faibles, la dette totale avoisinait les 155% du PIB (contre 350% actuellement).
A présent, les US importent 70% de leur pétrole, possèdent un tissu industriel qui n’est plus que l’ombre de ce qu’il a été avec une industrie automobile en mort clinique. Ils sont obligés d’attirer les cerveaux de Chine, d’Inde et d’Europe. Une bonne part de la population souffre d’obésité et d’apathie alors que les populations asiatiques ne connaissent pas ces problèmes et offrent en plus des coûts salariaux bien inférieurs. Quant au déficit public, sa progression exponentielle le rend tout simplement hors de contrôle avec une dette publique qui a dépassé les 10 600 milliards de USD obligeant le gouvernement américain à emprunter chaque jour de 6 milliards de USD et dont les intérêts pour 2008 dépasseront les 420 milliards de USD.
En avril 1933, à peine élu, Roosevelt pouvait simplement publier un « oukase » pour ordonner la confiscation de tout l’or américain en échange de dollar US, au prix en vigueur à l’époque depuis 97 ans, à savoir 20.67USD/once. Une très bonne affaire pour le gouvernement américain car aussitôt après, Roosevelt a dévalué le USD de 40% et augmenté l’once d’or à 35 USD. Mais il est vrai qu’en période de crise, les gouvernements deviennent autoritaires. Gardons d’ailleurs cette caractéristique intemporelle bien en tête avant d’imaginer que des mesures gouvernementales radicales, telles une dévaluation du dollar, soient improbables.
Ceci étant restons-en là pour la comparaison entre ces deux époques.
Si l’on devait caractériser cette crise par un seul mot ce serait la peur. Ce sentiment grandissant va nous servir de fil conducteur pour tenter d’anticiper les événements. Pour que l’économie redémarre il faudra en premier lieu que cette inquiétude grandissante se dissipe car c’est l’espoir en l’avenir qui incite les gens à acheter, créer et investir. Les banques et les entreprises répondent alors à cette demande. Aucun gouvernement ne peut forcer des consommateurs apeurés à acheter.
Il en va de même pour les cours de bourse car in fine, c’est là aussi, le sentiment qui est le moteur des bourses. Les cours montent ou descendent parce que des acheteurs ou des vendeurs sont plus offensifs dans les positions qu’ils prennent. Jesse Livermone, le plus grand trader connu, n’a-t-il pas souvent dit que les variations des cours sont à 90% psychologiques et à 10% logiques. Autrement dit un indice tel le Dow, le CAC40,… est un indicateur mesurant le point d’équilibre entre la peur de perdre et l’appât du gain. Le cours des actions est réévalué en fonction des sentiments des acteurs sur le marché. Cela s’applique sur l’ensemble des cours comme sur un cours en particulier. Si une entreprise annonce des résultats catastrophiques, avant même l’ouverture des marchés et donc avant même que le prix de son cours de bourse ne soit affecté, le sentiment dominant ferra qu’il y aura pour cette action plus de vendeurs que d’acheteurs.
Cette règle s’applique partout. Prenons le cas d’un entrepreneur qui a construit un immeuble avec 10 appartements identiques et qu’il les ait tous vendus à 250,000 euros sauf le dernier. Et imaginons que pour le dernier il publie un prix de vente de 200,000 euros. Dés cet instant les 9 propriétaires viennent de perdre 50,000 euros sur la valeur de leur appartement avant même que le dernier ne soit réellement vendu. En effet, ce n’est pas la vente ou l’achat du dernier appartement qui a produit la perte de valeur des 9 autres mais un événement particulier qui a changé l’état d’esprit du marché (dans cet exemple, l’événement est la publication d’un prix de mise en vente plus bas).
Je me permets de le répéter car ceci est fondamental, ce qui pourra refaire partir l’économie et les bourses, c’est un climat de confiance, c’est la foi dans l’avenir et cela aucune autorité publique, aucune intervention pour doper les cours et aucun plan de relance ne peut l’imposer.
D’ailleurs c’est tout le contraire qui se produit, jusqu’à présent les gouvernements réagissent au coup par coup, paniqués et bien souvent dépassés par les événements. Un jour le gouvernement américain décide de sauver Bear Stearns, le lendemain, impassible, il regarde Lehman couler. Puis il « sauve » Fannie Mae, Freddy Mac, AIG. Par après il demande en extrême urgence au congrès un chèque de 700 milliards de USD pour racheter les actifs pourris des banques via le fonds TARP. Aussitôt ce chèque reçu, Paulson effectue un spectaculaire revirement et annonce que le fonds TARP est mort avant d’avoir vécu. Alors que les banques reçoivent généreusement des dollars, les constructeurs automobiles pleurent vainement. Personne ne sait vraiment à quoi vont servir ces milliards, ni ne comprend les critères pour être « sauvé » par le gouvernement US.
La situation des banques a déjà été largement évoquée dans des articles précédents. Actuellement la crise a donné naissance à 3 super banques aux Etats-Unis (Bank of America, JP Morgan Chase et Wells Fargo) et cette tendance aux fusions, concentration des pouvoirs et disparition des petites banques va se renforcer dans les prochains mois. Comme on le sait, chaque banque commerciale est tenue de garder un montant minimal de réserve auprès de sa banque centrale. Aux Etats-Unis, depuis août 2008 on a vu ces réserves grossir pour dépasser largement le minimum requis : l’excédent de réserve auprès de la Fed est passé de sa valeur historique de 2 milliards à 600 milliards de USD (19 nov 2008). Il faut dire que depuis peu, la Fed paie même des intérêts sur ces réserves afin de tenter de garantir un plancher minimal pour ses taux directeurs. Mais relativisons ces chiffres car au total les banques ne disposent que de 870 milliards de USD en cash pour couvrir 7 140 milliards de dépôts. Historiquement de tels niveaux seraient suffisants car les banques ont toujours semblé solides et ont inspiré confiance mais actuellement la panique peut rapidement prendre les épargnants à la gorge. Aucune banque n’a assez de réserves pour se permettre la moindre crise de confiance.
Les banques sont littéralement gavées de cash par la Fed via toutes les facilités qu’elle a mis en place : repos, « term auction credit », « primary discount credit », « broker-dealer credit », « commercial paper funding », « money market mutual fund liquidity », « term securities lending » et « term asset-backed securities loan facility ». Les taux à court terme s’effondrent. Mais les banques accumulent ce cash pour éponger les lourdes pertes futures et ne prêtent rien, hormis les lignes de crédits qu’elles avaient déjà accordé. On observe le même phénomène partout dans le monde, or la création monétaire est majoritairement effectuée par les banques commerciales qui multiplient généralement par 9 chaque unité monétaire crée par les banques centrales. Cette création monétaire s’effondre et c’est la vague déflationniste annoncée dans les précédents articles qui frappe l’économie mondiale. Je ne vais donc pas l’aborder davantage ici, retenons simplement que les banques sont bien loin d’avoir digéré leurs erreurs et de se remettre à prêter facilement. L’actualité récente a confirmé ce que l’histoire bancaire a largement montré, à savoir que les autorités publiques sont prêtes à tout pour recapitaliser les banques, d’une manière ou d’une autre.
De même les véritables catalyseurs de la crise que sont les produits dérivés ont eux aussi déjà fait l’objet de plusieurs articles. On vient de voir en octobre les ravages qu’ont produit le paiement des CDS à l’encontre de Lehman et on risque de voir bien pire si un des géants de l’automobile devait tomber sous le coup du « chapter 11 ». Par ailleurs rappelons qu’aux US la quasi totalité des produits dérivés OTC liés aux taux d’intérêt sont détenus par les 6 premières banques et que le FMI estime qu’une faillite d’une de ces banques entraînerait une perte de 300 à 400 milliards de USD rien que sur ce marché. On comprend l’empressement du gouvernement américain à entrer dans le capital de Citigroup qui a perdu 90% de sa valeur en 2 ans et de garantir ses actifs à hauteur de 300 milliards de USD pour éviter un désastre bien pire que celui induit par la chute de Lehman. Mais l’opacité qui entoure le bilan de Citigroup et ses 1200 milliards d’actifs hors bilan laisse craindre le pire, à tel point que même l’agence qui assure les dépôts (FDIC) a traîné des pieds pour participer au sauvetage. Les risques de contrepartie liés aux produits dérivés OTC aux US vont vraisemblablement engendrer une vague de nationalisations et de dépeçages des grandes banques américaines. Ceci étant, je n’évoquerai pas davantage les risques liés aux produits dérivés pour pouvoir me concentrer sur les conséquences de la crise sur l’économie et les populations.
Quel avenir pour les monnaies et le USD en particulier ?
Qu’on le veuille ou non, il faut bien constater que les marchés monétaires sont au cœur de la finance et que c’est véritablement là que tout se joue. Alors qu’originellement l’argent n’est qu’un simple moyen d’échange au service de l’économie, les rôles se sont inversés depuis longtemps et l’argent est devenu le maître de l’économie. Tous les jours de la semaine sans interruption, il s’échange en moyenne pour l’équivalent de 3200 milliards de USD sur ce marché, soit 10 fois plus que ce qui s’échange sur l’ensemble des bourses mondiales et 35 fois plus que sur le NYSE !
La BRI mieux connue sous le nom de banque centrale des banques centrales estimait en juin 2008 à plus de 500 000 milliards de USD le montant notionnel des produits dérivés liés aux taux d’intérêt et aux taux de change, autrement dit dépendant de la stabilité du marché monétaire.
Il est donc impossible de tenter de prédire les événements économiques sans s’intéresser de très près à ce marché. Commençons par rappeler comment se produit habituellement un effondrement monétaire :
- Les déficits publics (autrement dit les dettes gouvernementales) s’accumulent modestement durant les années de « vaches grasses » généralement accompagnées de taux relativement bas
- Survient une crise économique et le déficit public s’accélère jusqu’au moment ou les prêteurs internationaux commencent à s’interroger sur la capacité du gouvernement en question à rembourser cette dette. Les taux longs commencent à monter.
- La croissance de ces taux longs se met à accélérer pour atteindre des niveaux intenables alors que les prêteurs internationaux exigent une prime de risque de plus en plus forte.
- Les prêteurs paniquent et provoquent l’effondrement de la monnaie, des banques et de l’économie
L’exemple récent de l’Islande montre que le phénomène peut rapidement s’emballer. La liste des devises à risque est longue. Citons les plus célèbres : la livre sterling, le yuan chinois et le rouble russe.
Le cas du dollar est quant à lui particulier car il est actuellement la seule monnaie mondiale de réserve. De ce fait il est impossible de parler du déroulement futur de la crise sans aborder la question de l’avenir du dollar. Et comme le cours du pétrole est inversement corrélé avec la valeur du dollar, la question est doublement importante. Depuis la mi-juillet le dollar est reparti à la hausse pour de nombreuses raisons évoquées dans le précédent article mais sa valeur s’est brutalement renforcée lors du crash d’octobre dernier. Pourquoi et va-t-il continuer son grand retour ?
Citons d’abord les raisons principales de cette brutale demande de USD :
- Les obligations gouvernementales américaines sont encore considérées comme les plus sûres du monde. Nombre d’investisseurs ont quitté les bourses (hors dollar), converti les produits de leurs ventes en USD pour se réfugier auprès des bons que le Trésor américain émet « généreusement ». Ce sont en particulier les bourses des pays sensibles à la dégringolade des matières premières (Brésil, Russie, Australie…etc) ainsi que les bourses Asiatiques affectées par la perspective d’une récession mondiale qui ont été victimes de cette fuite de capitaux.
- Il y a déjà quelques années que de nombreux investisseurs majeurs (fonds de pension, monarchies du Golfe, …etc) ont déposé leurs USD dans des institutions telles des banques et fonds situés en-dehors des Etats-Unis. Ces institutions ont utilisés ces USD pour acheter des actifs libellés en USD. D’ailleurs certains de ces actifs en dollar se sont révélés toxiques et sont devenus totalement illiquides. Lors du crash, bon nombre de ces investisseurs ont voulu récupérer leur USD ce qui a obligé ces institutions à vendre en urgence des actifs libellés en USD mais également en d’autres devises afin de convertir le produit de la vente en dollar. Cette brutale demande de dollars a provoqué un « short squeeze » du dollar et une spectaculaire remontée du billet vert.
- Ces mêmes institutions avaient acheté des instruments de couverture à hauteur de leurs actifs en USD pour se protéger contre les variations du dollar. Mais ces actifs ont brutalement perdu massivement de leurs valeurs et donc ces institutions se sont retrouvées avec trop de couverture. Pour rétablir l’équilibre entre actifs et instruments de couverture, ces institutions ont dû acheter du dollar pour pouvoir se séparer de ces instruments de couverture superflus.
- Énormément d’acteurs financiers avaient parié sur une baisse ininterrompue du USD et lorsque celui-ci s’est renforcé, ils se sont précipités pour annuler leurs paris ce qui a contribué à la forte demande de USD de ce mois d’octobre.
- Remarquons que nous venons de traverser une vague de débouclage de « yen cary trade ». Les investisseurs paniqués ont vendu leurs actifs en dollar pour aussitôt acheter du yen afin de rembourser leurs emprunts. Ainsi le dollar s’est certes renforcé face à toutes les devises mais pas face au yen !
Donc pour résumer, la forte remontée du USD résulte de la rapidité avec laquelle les bourses et les instruments toxiques en USD ont été dévalués.
Maintenant que les élections américaines sont passées, les autorités en place n’ont plus besoin de cacher la réalité. Les indicateurs économiques aux Etats-Unis devraient se rapprocher de la réalité du terrain et les investisseurs vont réaliser dans les prochains mois l’ampleur du désastre socio-économique. La déception des détenteurs de USD sera à la hauteur des mauvaises surprises et comparativement la situation en zone euro, bien que dramatique, apparaîtra moins grave avec comme conséquence un affaiblissement du dollar.
Mais qu’en est-il pour l’avenir à plus long terme ? Le président français Sarkozy ne manque pas de rappeler que « l’on sait d’où la crise est partie ». Ainsi d’un côté, le monde commence à réaliser qu’il est ridicule de garder comme monnaie de réserve celle créée « ex-nihilo » par une nation en faillite et dont la banque centrale (la Fed) accumule sur son bilan de plus en plus d’actifs douteux. Mais d’un autre côté, les taux long US sont particulièrement bas ce qui montre bien que le dollar n’a pas encore d’alternative et c’est bien ce qui le maintient en vie. Pour combien de temps encore ?
Dans un premier temps, l’or va reprendre une place prépondérante comme alternative sérieuse. D’ailleurs les signes de hausse s’accumulent. Sans entrer dans les détails, notons que l’écart entre le prix de l’or physique et le cours de l’or papier sur les marchés à termes (COMEX) ne cesse de se creuser, le taux « forward offered » (GOFO) est négatif et l’une des plus grandes monnaies au monde, la monnaie de Perth (australienne) refuse les commandes jusqu’en janvier 2009. Une véritable bouilloire d’où la vapeur serait incapable de s’échapper. A ce rythme, il n’est pas absurde d’envisager que le comportement de plus en plus étrange du marché COMEX ne se termine par un crash. Ce serait un véritable coup de semonce contre le dollar. Mais la mise à mort viendra plus tard. Ainsi à plus long terme on peut s’attendre à voir l’apparition d’une véritable monnaie mondiale alternative émise par un FMI transformé en banque centrale mondiale (cf pour plus de détail un article publié précédemment « Payera-t-on un jour son pain en bancor ? »). Dés que cette possibilité commencera à se matérialiser on verra les capitaux fuir définitivement les dettes gouvernementales américaines. Et c’est finalement le FMI qui les rachètera en échange de DTS.
Qui va payer les plans de relance américain ?
Naturellement nous n’en sommes pas encore au bancor et dans une première étape, la situation va continuer à s’aggraver d’ici le prochain sommet du G20 en avril 2009. Les autorités nous annonceront alors « qu’il faut aller plus loin dans les réformes et que des mesures plus radicales seront nécessaires ».
Une étude récente de Bloomberg permet de chiffrer à 3000 milliards de dollars le montant que le gouvernement américain va devoir emprunter dans les 12 prochains mois en plus des 5500 milliards de USD que la Fed s’est engagée à prêter. Cet emprunt gouvernemental tient compte des intérêts de la dette mais exclu toutes les mauvaises surprises que nous réserve 2009 : faillite de villes américaines (Atlanta, Phoenix, Philadelphia, etc.) voire même de certains états comme le New Jersey (voir ci-après), la Californie (où les saisies immobilières mettent quotidiennement 700 familles à la rue et où le prix moyen de l’immobilier a déjà chuté de 47% sans le moindre rebond en vue), crise des CDS, coûts supplémentaire pour maintenir Freddie et Fannie en vie artificielle, etc. Mais le Président Obama l’a clairement dit, pour lui il faut prioritairement relancer l’économie et la question des déficits est secondaire. Double erreur : d’une part ce plan de relance ne fonctionnera pas car les problèmes sont trop énormes et d’autre part les US n’ont plus les moyens de se le payer !
Car il s’agit bien là d’une question cruciale : qui va prêter aux Etats-Unis ?
Les pétromonarchies ? Avec un baril à 50 USD, des bourses du Golfe en chute et un parc immobilier sur le point de s’effondrer (Dubaï) c’est loin d’être une priorité.
Et pourtant ces dernières années les choses étaient simples. Pour l’illustrer prenons le cas des plus gros créanciers des Etats-Unis, le Japon et la Chine. On le sait les banques américaines créaient « ex-nihilo » des dollars sous forme de prêts. Ces dollars ont servi à gonfler des bulles boursières, à acheter des produits chinois ou japonais et à permettre à bon nombre d’entreprises américaines de s’installer en Chine ou au Japon. Or ces entreprises chinoises ou japonaises ne peuvent rien faire avec des dollars américains et doivent les échanger auprès des banques centrales contre des yuan ou yen. A peine ces dollars reçus, les banques centrales ont donc créé l’équivalent en yuans et yens pour maintenir une certaine parité de leur devise avec le dollar et elles ont ensuite prêté ces mêmes dollars au gouvernement américain.
Mais les consommateurs américains achètent de moins en moins de produits chinois et japonais et ces pays ont donc de moins en moins de dollars à recycler. Et ceci va s’amplifier dans les prochains mois. Naturellement ils ne souhaitent pas voir leurs prêts en dollar partir en fumée devant un état américain insolvable.
Une étude récente de Hugo Salinas Price basée sur des données publiées par Bloomberg et le FMI montre que les réserves en diverses devises des banques centrales dans le monde ont atteint 7000 milliards de USD en août 2008. Une croissance tout à fait exponentielle dont la variation annuelle pour ce mois d’août était de 26,5%. Mais à partir de septembre, la croissance est tombée à zéro soit un arrêt brutal de l’accumulation de réserve. Naturellement l’affaiblissement des devises face au dollar réduit en partie ces réserves et contribue ainsi à expliquer cet « arrêt » de l’accumulation de réserves exprimée en USD. D’autre part et sans pouvoir rentrer dans les détails, des indicateurs montrent que la banque centrale chinoise a décidé d’augmenter ses réserves en or, ridiculement basses (600T) alors que ce métal est considéré comme un refuge historique en Chine. Si les banques centrales devaient freiner leur accumulation de USD ce ne serait pas de bon augure pour le gouvernement américain qui souhaite emprunter massivement dans les prochains mois.
Le Président Obama l’a souvent dit et l’a encore répété le 29 octobre dernier, pour lui la Chine devrait arrêter d’affaiblir sa devise pour favoriser ses exportations et devrait se tourner vers sa consommation intérieure. Mais tandis que le modèle américain basé sur une consommation à crédit s’effondre celui de la Chine basé sur l’export (1200 milliards de USD en 2007) suit le même parcours. La bourse de Shanghai a perdu 75% de sa valeur ces 13 derniers mois, les entreprises ferment par milliers (3 millions de licenciements dans la seule province de Zhejiang et les entreprises des grandes provinces Shandong and Hubei doivent maintenant obtenir une autorisation préalable des autorités avant de licencier), la croissance ralentit (la Banque Mondiale prédit une croissance de 7.5% pour 2009 soit la plus faible depuis 20 ans) et l’immobilier faiblit (dans la province du Dongguan les prix ont déjà baissé de 50% cette année). Pour la Chine, il n’y a pas d’alternative, elle doit maintenir une croissance suffisante pour éviter qu’une population désœuvrée n’entraîne le pays dans un chaos social. De plus si la croissance faiblit trop fortement, la Chine risque de voir les capitaux étrangers quitter le pays et les chinois échanger leur yuan contre une autre devise « plus sûre » ce qui aura un effet très négatif sur ce yuan (en fait ce processus est enclenché et la fameuse « hot money » provenant d’investisseurs étrangers quitte déjà la Chine pour être rapatrié en Europe ou aux Etats-Unis). D’ailleurs le premier ministre chinois, Wen Jiabo l’a encore réaffirmé le 25 octobre dernier en déclarant que maintenir la croissance était sa première priorité. La Chine a déjà annoncé son premier plan de relance assez conséquent, de 600 milliards de dollars (équivalent à 16% de son PIB). D’autres viendront, ce qui, couplé avec une baisse du dollar, aura comme conséquence de relancer modestement le marché des matières premières dont la Chine aura grand besoin pour occuper sa population à construire des routes, des bâtiments publics, des chemins de fer, des aéroports, etc. Au cœur de la crise on peut s’attendre à ce que l’argent soit attiré par les choses tangibles comme les matières premières qui sembleront « trop bon marché » face à la demande (fictive ou réelle) induite par les nombreux plans de relance public.
Mais comment la Chine va-t-elle financer ce plan ? Elle pourrait vendre une partie de ses 1800 milliards de USD de réserves (dont 541 milliards en bons du trésor américain) mais ce serait s’exposer à une dévaluation de toutes ses réserves en USD et elle risque d’en avoir besoin pour soutenir le yuan. Le gouvernement chinois va donc vraisemblablement émettre des obligations qui seront vendues à Shanghai. Il est également possible que la banque centrale chinoise décide de créer des yuans nouveaux pour racheter ces obligations et faire baisser les taux d’intérêt à court terme. Depuis le 15 septembre dernier, la Chine a justement réduit trois fois ses taux et ce pour la première fois en 6 ans. Ce n’est que le début d’une série de baisses avec un affaiblissement du yuan en vue.
Quant au Japon, il est devenu un vendeur net de bons du Trésor américain. Il est vrai qu’il doit lui aussi financer son plan de relance : un chèque de 600 USD par famille de 4 et une garantie de l’Etat pour 210 milliards de USD de prêts que des PME ne parviennent pas à obtenir ou prolonger. Mais comme on le verra ci-après, le Japon n’en finit pas d’essayer de relancer son économie depuis 18 ans.
Ainsi ces deux pays sont dans une situation très inconfortable. Les autorités chinoises s’exprimant par voie de presse sont très critiques à l’égard des Etats-Unis et de leurs besoins astronomiques de financement. D’un côté le Japon et la Chine ne feront rien pour aggraver la situation du dollar (et risquer de dévaluer leurs réserves) mais ils restent vigilants et seront les premiers à vendre massivement au moindre risque sérieux de dévaluation. Et justement la dévaluation est une méthode classique pour un état surendetté. Classique mais risquée quand la monnaie en question est la seule monnaie de réserve mondiale.
La Fed va suivre le mauvais exemple japonais.
Pour financer les plans de relance américains, les banques centrales pourront toujours « swapper » des yens, des yuans ou des euros avec la Fed puis utiliser ces dollars pour les prêter à Obama. Ou le président pourra emprunter directement en Yen ou d’autres devises ( pour que le prêteur ne perde pas au change si le dollar s’affaiblit) comme Carter l’a fait en 1978 en émettant des obligations en Deutsche Mark et Franc Suisse.
Mais ceci risque bien d’être largement insuffisant. Que va donc faire la Fed dans les prochains mois (et la plupart des grandes banques centrales d’ailleurs) pour tenter de sortir de la déflation ? Il n’y a aucun doute sur ce que l’hélicoptère Ben Bernanke va entreprendre et cela s’appelle en finance le « Quantitative Easing ». Il s’agit d’une technique qui consiste pour une banque centrale à acheter de grandes quantités d’obligations gouvernementales de différentes maturités pour rendre la courbe des taux horizontale et proche de zéro. On parle de monétiser la dette gouvernementale afin de tenter de relancer le marché immobilier et la bourse via des taux longs à des niveaux très faibles.
Il y a dans l’histoire de la finance un précédent. Le Japon est un grand pays industrialisé qui a sombré dans la déflation et qui a expérimenté cette technique. Rappelons donc brièvement les faits, les mesures prises par la banque centrale japonaise et ses conséquences.
Disons-le tout de suite c’est l’histoire d’un échec. En 1982 le Nikkei-225 est à 7000 points soit la même valeur qu’il atteindra en octobre 2008. Que s’est-il passé durant ces 26 années ?
En 1985, lors des accords de Plaza, le G5 décide que le Yen doit être renforcé face au USD pour permettre aux entreprises américaines de vendre leurs produits aux Japonais. La banque centrale japonaise (BCJ) s’embarque alors dans une série de baisses de ses taux directeurs qui passeront rapidement de 5% à 2,5% en février 1987. Ils resteront à cette valeur jusqu’en mai 1989 ce qui entraînera une croissance monétaire proprement fulgurante, le M2 passera de 2% à 12% en variation annuelle alors que le PIB lui ne suivra pas puisqu’il n’augmentera que de 5% en moyenne. Bien classiquement cet afflux de yens provoquera l’apparition de plusieurs bulles, chacune se nourrissant de l’autre. Les actions doubleront de valeur et le nikkei atteindra 39000 points en décembre 1989, le prix de l’immobilier à Tokyo doublera lui aussi et le USD perdra 50% de sa valeur face au yen. Un véritable « miracle » qui ferra couler beaucoup d’encre. Mais tout aussi classiquement la remontée des taux entre mai 1989 et juillet 1991 provoquera la fin du mirage. De 1990 à 1992 c’est le crash, le Nikkei perdra 60% de sa valeur, les terrains 50% et le M2 touchera les 0%. Les bilans des banques se chargeront de mauvais prêts et de pertes liées à leur portefeuille d’actions japonaises. La BCJ baissera à nouveau ses taux directeurs et entre 1992 et 2000 le Nikkei oscillera entre 14000 et 20000 jusqu’à l’explosion de la bulle Internet qui le coulera à 7500 points. De mars 2001 à mars 2006 la BCJ tentera une expérience unique le « Quantitative Easing » : elle maintiendra ses taux directeurs entre 0% et 0,5%. Ces yens gratuits attireront une nuée de fonds et d’institutions financières qui emprunteront l’équivalent en yen de 1400 milliards de USD pour alimenter l’ignoble « yen carry trade » et gonfler bon nombre de bulles financières sur la planète. Bien que la BCJ ait remonté ses taux au dessus de zéro en 2006 elle achète toujours mensuellement pour 12 000 milliards de yen d’obligations gouvernementales afin de monétiser la moitié du déficit budgétaire annuel du Japon. Ce pays a finalement un endettement record équivalent en yen à 7 700 milliards de USD. La BCJ a maintenu ces 10 dernières années, les taux à 10 ans bloqués entre 1% et 2% en monétisant les emprunts du gouvernement japonais. Mais cet endettement fruit de nombreux « plans de relance » a complètement échoué, le Japon n’est jamais sorti de la déflation. Un certain nombre d’entreprises japonaises ont été maintenues artificiellement en vie. Les taux ultra-bas n’ont pas encouragé l’épargne et ont poussé les japonais à échanger leurs yens pour investir ailleurs. Les banques japonaises gorgées de cash ne sont pas parvenues à convaincre les Japonais d’emprunter et c’est pourtant la direction que prennent toutes les banques centrales…
J’attire l’attention du lecteur sur un point important : le Japon a implémenté le « quantitative easing » avec sa devise nationale, le yen, qui n’est pas comparable avec le dollar, monnaie de réserve mondiale. De plus, la vaste majorité des obligations gouvernementales japonaises se trouvent au Japon et pas dans les coffres d’autres banques centrales, de fonds de pension étranger ou de fonds souverain. Quand la Fed mettra en place les taux quasi zéro, il est bien possible de voir la Chine lui revendre ses bons du trésor (lesquels ne lui rapporteront plus rien) et utiliser les dollars fraîchement créés pour acheter des matières premières afin d’occuper sa population dans des chantiers publics …
Déjà on observe que pour la première fois depuis plus de 20 ans, les taux sur les T-bills américains sont inférieurs aux taux sur les obligations japonaises équivalentes ce qui soumet le dollar à un risque d’attaque spéculative face au yen.
Tout ce qui précède est une certitude mais on peut légitimement s’interroger sur la réaction des autorités monétaires américaines lorsqu’elles réaliseront que, tout comme au Japon, le « quantitative easing » ne donnera pas les résultats escomptés. Le système bancaire sera toujours incapable de démultiplier l’argent crée par la Fed et de le répandre dans la société. On entrera alors dans une phase de désespoir où il n’y a plus rien à perdre et on ne peut exclure l’hypothèse que la Fed ne décide de monétiser autre chose que des obligations. D’un simple point de vue technique, elle peut acheter n’importe quoi, des obligations émises par des entreprises, des actions, des banques, de l’immobilier, des routes, des entreprises, …etc avec de l’argent qu’elle crée. Le risque avec une telle politique est de passer de la déflation à l’hyperinflation. Mais à ce stade ceci reste une simple hypothèse.
En guise de conclusion on constate qu’entre la dévaluation et le « quantitative easing », il n’y a pas lieu d’être optimiste quant à l’avenir du dollar. Rappelons que le pétrole repartira lui aussi à la hausse avec la baisse du dollar et ce n’est d’ailleurs pas la crise du crédit qui va permettre aux compagnies pétrolières d’emprunter pour financer des forages profonds afin de surmonter le « peak oil ». A moins que cette remontée ne s’accélère indépendamment du dollar car avec un baril à 50 USD, l’option militaire contre l’Iran pourrait redevenir d’actualité pour quelques pays belliqueux. D’autant que pour certains faucons, rien ne vaut une bonne guerre pour détourner l’attention du « bon peuple » de sa misère quotidienne.
Les entreprises frappées avec une brutalité inouïe.
Même anticipés par quelques rares analystes, les événements financiers d’octobre ont surpris tout le monde par leur ampleur et leur rapidité. Il en sera de même pour le choc que vont subir les entreprises, l’économie réelle ne glissera pas lentement vers la récession mais la chute sera, elle aussi, d’une exceptionnelle violence. Bien entendu les premiers secteurs industriels touchés seront ceux où le consommateur final dépend directement du crédit : l’immobilier et l’automobile. Et en comptant les sous-traitants cela fait immédiatement beaucoup de monde.
Le secteur du transport routier ou aérien sera lui aussi très lourdement frappé. Quant au transport maritime il sera lui doublement atteint : d’une part par la récession et d’autre part par la raréfaction des lettres de crédits garantissant le paiement de la livraison (ce qu’atteste déjà le crash sans précédent du « Baltic Dry Index »).
Egalement en première ligne, les entreprises à l’origine purement industrielle qui, attirées par les profits nettement supérieurs des banques, ont développés de manière disproportionnée leurs activités financières. Un bon exemple est le géant General Electric dont la division GE Capital a généré 42% de l’ensemble des profits du groupe en 2007. GE Capital est une sorte de banque qui émet des cartes de crédit, qui offre en leasing 1800 avions commerciaux, qui finance de l’immobilier, des autos, etc. Impossible de rentrer dans les détails mais les nuages noires s’amoncellent. Bien entendu General Electric dont la chute du cours de bourse s’accélère de jour en jour et qui a demandé l’aide de fonds souverains asiatiques, pourra toujours compter sur un sauvetage en 2009 par le gouvernement US mais qu’en sera-t-il de tous les autres dans le même cas ?
Un des effets pervers de la mise à disposition de crédits faciles est de fausser le signal demande-offre. C’est particulièrement évident dans le secteur de l’immobilier. Les propriétaires en demandent toujours plus car ils savent que les acheteurs peuvent emprunter facilement et c’est ainsi que l’immobilier résidentiel et commercial flambe. Cette montée des prix agit comme un véritable appel d’air que les promoteurs immobiliers interprètent à tort comme un signal : la demande est forte, nous devons y répondre et construire massivement. Grave erreur, ce n’est pas la demande qui est forte mais bien plutôt la création monétaire. Ces constructeurs se retrouvent maintenant avec d’énormes stocks d’invendus en immobilier résidentiel alors que les prix baissent inexorablement mois après mois. Le même phénomène se produit de manière généralisée : lorsque le consommateur dispose de crédits faciles, il a tendance à sur-consommer. Les entreprises interprètent cette consommation comme une demande réelle, elles empruntent à leur tour et investissent pour répondre à cette fausse demande. Dés que le crédit se tarit, la demande artificielle s’effondre brutalement car le consommateur se remet à consommer en fonction de ses moyens réels et n’achète que ce qui lui semble vraiment nécessaire. Et c’est pour cela que le choc sera très impressionnant : la plupart des entreprises ne sont pas préparées à fonctionner dans un milieu où le crédit est devenu rare.
Et pour rendre les choses encore plus compliquées, bon nombre de ces entreprises sont devenues dépendantes aux dettes à court terme, les « commercial paper » qu’elles ont de plus en plus de mal à prolonger (« roll over ») ou à convertir en prêts à long terme. On estime qu’en 2009, environ 900 milliards de dettes émises par les entreprises en Europe et aux Etats-Unis arriveront à maturité et devront être renouvelées et on peut craindre que le marché n’exige alors des primes de risque record.
Et je ne parle même pas d’un autre effet pervers du crédit facile : le rachat d’entreprise par effet de levier, les fameux « Leverage Buyout » grande spécialité de certains hedge funds. Combien d’entreprises saines se sont soudain retrouvées à la limite du surendettement pour financer leur rachat ? Pour la plupart celles-ci ne résisteront pas à la déflation.
Un premier signe qui ne trompe pas est l’écart qui existe entre les T-Bill à 3 mois et les emprunts obligataires (notés Baa) des entreprises. Il faut remonter à 1934 pour voir de tels écarts: autrement dit, les investisseurs ont peur de prêter aux entreprises. D’ailleurs le coût des CDS (assurance défaut de paiement) liés aux entreprises ne cesse d’augmenter.
Même le petit commerce est frappé : nombreux sont les petits commerçants ayant emprunté ces dernières années pour remettre à neuf leur magasin. Ils se retrouvent endettés avec une clientèle de plus en plus frileuse.
Le premier corollaire de la tourmente que vont traverser les entreprises est l’explosion du chômage réel qui pourra atteindre 30% en Europe, au creux de la dépression.
Les fonds de pension dans la tourmente
La déflation monétaire entrainera des chutes boursières durables avec des conséquences dramatiques sur les retraites financées directement ou partiellement par ces bourses. Ainsi on constate qu’aux Etats-Unis, de janvier à septembre 2008, en moyenne un fonds de pension d’un Etat ou d’une municipalité a perdu 14,8% alors qu’il a comme objectif 8% de profit. En Amérique 21 millions de fonctionnaires, d’enseignants, de pompiers et de policiers ont confié leur retraite à 2700 fonds qui gèrent des actifs équivalents à 1400 milliards de USD. 40% de ces fonds se retrouvent incapable d’assurer le paiement futur des retraites des cotisants actuels. Cette crise des fonds de pension tombe mal alors que la génération des « baby-boomers » s’apprête à prendre sa retraite. « California’s Calpers », le plus gros fonds de pension public aux USA annonçait le 24 octobre dernier avoir perdu, au 3ème trimestre, 40 milliards de USD en valeur d’actifs soit 20%. L’Etat du New Jersey est pour ainsi dire en faillite après que son fond de pension public vient d’enregistrer une perte telle que la valeur de ce fonds est maintenant estimée à 60 milliards de dollars soit la moitié de ce qu’il est censé verser dans les prochaines années.
Le 20 novembre dernier le sénat argentin votait la nationalisation de fonds de pension privés gérants 24 milliards de USD. Officiellement pour les sauver de la faillite. Est-ce qu’un tel scénario est envisageable dans l’Amérique d’Obama ? Poser la question est certainement y répondre !
Partenariat public-privé
Au fur et à mesure que la crise va s’intensifier et que les tentatives de reprise boursière vont s’essouffler et se solder en crash à répétition, les investisseurs déçus vont fuir les marchés traditionnels et surtout les hedge funds. Parallèlement à ces chutes boursières, les autorités publiques vont tenter de relancer l’économie. Les états vont emprunter pour « investir » essentiellement de trois manières:
- Dans des plans de relance éco-keynésien. Autrement dit une relance par les économies d’énergie et la lutte contre le dérèglement climatique prétendument provoqué par l’homme plutôt que par le soleil. Ainsi pour aider l’immobilier en crise, on va voir l’Etat investir dans l’isolation de bâtiments publics ou privés. On verra la construction d’éoliennes, de centrales solaires, géothermiques, etc. Naturellement les travaux publics classiques ne seront pas négligés. Par exemple, l’ « American Society of Civil Engineers » estime à 1600 milliards de USD sur 5 ans le montant nécessaire pour remettre en état les routes et le réseau électrique aux Etats-Unis. Un autre classique des plans de relance est la mise en chantier de logements sociaux.
- Dans des fonds parapublics destinés à financer ces plans de relance ainsi que des prises de participation de l’Etat dans des entreprises privées en difficulté, « trop grosses pour faire faillite » . Ils serviront aussi à décharger les bilans bancaires de l’immobilier résidentiel et commercial que les banques auront saisi dans un marché en pleine déroute. Officiellement pour en faire des logements sociaux. Toujours en vue d’aider les banques ces fonds pourront subsidier des prêts hypothécaires déficients voire même contribuer à nationaliser des banques pour les forcer à prêter de l’argent. Divers incitants fiscaux et autres garanties étatiques seront offertes aux investisseurs privés, ravis de trouver dans ces fonds un havre de paix, loin des bourses.
- Dans l’engagement massif de fonctionnaires publics ou parapublics
Selon le pays concerné, l’accent sera mis sur un axe plutôt qu’un autre. Face à des rentrées fiscales en baisse et des emprunts en forte hausse, les états seront ravis de pouvoir sous-traiter certaines activités publiques au secteur privé. Ainsi par exemple, il faut se préparer à voir l’or bleu, l’eau, partir définitivement dans les mains du privé. La compagnie française Veolia Water dessert déjà 600 municipalités aux Etats-Unis et ce n’est qu’un tout début.
Autrement dit, on va donc assister au développement spectaculaire de « partenariats » public-privé.
Mais ces plans ne fonctionneront pas. De l’argent pour maintenir artificiellement en vie une entreprise qui a commis d’énormes erreurs est de l’argent non productif. Le problème est simplement reporté dans le temps. Il vaut mieux trancher le membre malade plutôt que de laisser le corps être gagné par la gangrène. Ainsi il est parfois préférable de ne rien faire. Pour donner une image, si toutes les banques devaient faire faillite, il ne s’écoulerait pas un jour avant que de nouvelles banques saines ne les remplacent car la demande pour un système bancaire digne de confiance est très forte. Mais comme un politicien ne peut pas compter sur une telle politique pour s’attirer la sympathie des électeurs, elle n’a aucune chance d’être mise en place.
Les analystes vont se détourner de leur obsession de ces dernières années, à savoir le profit par action et s’intéresseront prioritairement à l’analyse des cashflows et de la structure du capital des entreprises. Ne dit-on pas que lorsque la marée baisse tous les bateaux descendent. Toute entreprise qui ne disposera pas d’une manière ou d’une autre d’une garantie de l’Etat apparaîtra comme condamnée. Aucune banque n’envisagera de lui prêter de l’argent et son cours de bourse restera au plus bas. Pour accéder aux capitaux, ces entreprises devront se tourner vers des investisseurs spécialisés dans le “venture capital” qui investissent en direct sans passer par la bourse. On va voir le grand retour du capital-risque mais cette fois pour des entreprises développées qui auraient auparavant tout simplement procédé à une introduction en bourse ou à une émission d’actions (ou d’obligations) sur le marché secondaire.
Quand les forces de gauche se réveillent
Face à des banques sous perfusion étatique, face à des assureurs qui tel AIG vont être incapables d’assumer les CDS qu’ils ont émis et surtout face à une activité industrielle en plein effondrement on peut s’attendre à ce que les « forces de gauche » ne restent pas les bras croisés.
Quand les gens vont voir les licenciements se propager avec une rapidité exceptionnelle comme une onde malfaisante, la peur et le désespoir vont grandir. Face à un monde politique discrédité car incapable d’empêcher quoique ce soit, on va assister à une montée en force des syndicats. Entre deux manifestations, ceux-ci exigeront toutes sortes de mesures comme l’autorisation administrative avant licenciement ou le retour des taxes sur l’importation.
Il faudra trouver un bouc émissaire pour canaliser la colère et le sentiment d’injustice. Quelle sera la cause avancée ? Bien entendu la spéculation financière, dérégulée et portée par des investisseurs, nantis, avides de profits, insensibles à toute forme de solidarité et toujours prêts à échapper aux « justes » taxes en cachant leur patrimoine dans des paradis fiscaux.
Comme la plupart des gouvernements européens vont devoir financer des déficits grandissants, toutes les méthodes seront bonnes pour inciter les investisseurs à investir sagement dans des obligations gouvernementales réputées sans risque. On peut donc s’attendre à toute une série de taxes nouvelles sur les profits financiers (sauf ceux liés au financement des Etats) accompagnés d’une véritable chasse aux sorcières visant à effrayer les investisseurs désireux d’abriter leur patrimoine loin de l’enfer fiscal.
En ligne de mire, le centre financier européen le plus connu: le Luxembourg. Comptons sur les mouvements de gauche pour multiplier les manifestations dans ce pays. Les accusations seront tout à fait injustifiées mais on aura quitté depuis longtemps le domaine du rationnel. Avec toutes ses banques, sa population en apparence « aisée », ce petit pays deviendra le symbole du mal et il ne pèsera pas bien lourd pour empêcher le vote de directives contraignantes face à une population européenne en plein désespoir. Avant même que ces directives n’entrent en application, la plupart des clients apeurés auront fui.
En plus, on peut se préparer à des restrictions sur les flux de capitaux et à une intensification des contrôles douaniers aux entrées des autres pays offrant une fiscalité avantageuse.
A quoi ressemblera une dépression au 21ème siècle ?
Au fur et à mesure que les plans mis en place par les gouvernements apparaîtront comme inefficaces, la confiance va s’effondrer et entraîner avec elle toute idée de redémarrage économique. Une grave dépression va s’installer durablement aux Etats-Unis et dans une moindre mesure dans certains pays européens. La vie quotidienne et les modes de consommations des populations seront gravement affectés. Tentons d’énumérer quelques caractéristiques qui se développeront plus ou moins selon les spécificités des pays concernés.
Contrairement à la dépression de 1929, il n’y aura bien évidement pas de gens affamés et dévêtus dans les rues. En plus des services sociaux, les vêtements ainsi qu’une nourriture de mauvaises qualités et relativement bon marché ne devraient pas manquer.
- Des quartiers entiers, envahis par des squatters profitant des maisons vides sous le coup des saisies immobilières seront désertés par les derniers habitants. Les villes appauvries ne recruteront plus de policier face à une criminalité grandissante et on assistera à l’organisation de milices privées de plus en plus nombreuses.
- Les gens loueront plutôt que d’acheter leur logement. Ils seront prêts à occuper une petite place, au dessus du garage, chez des membres de leur famille. Les enfants retourneront vivre chez leurs parents ou grands parents et ils quitteront plutôt les villes pour trouver du travail à la campagne.
- Au quotidien les gens ne sortiront plus de chez eux, ne conduiront plus, ne partiront plus en vacances et passeront énormément de temps devant la TV. Ce comportement sera très négatif pour l’horeca. L’alcoolisme augmentera accompagné de violence domestique et de suicide. La natalité va s’effondrer. Les divorces diminueront car les couples ne pourront plus se permettre de se séparer. Les gens réduiront fortement leurs dépenses, garderont le plus longtemps possible les objets chers (voitures, meubles, etc.) avant de les remplacer. Ils se contenteront des petits plaisirs de la vie et se mettront à élever poules, lapins et cultiver leur petit potager.
- Les licenciements seront nombreux ainsi que les manifestations de rue. Les adolescents tenteront de faire des petits boulots pour aider leur famille. Jeunes et vieux vont se retrouver en forte concurrence sur le marché du travail. Ceux qui auront un emploi seront exaspérés de devoir payer des taxes pour les retraités qui seront pointés du doigt.
- Les urgences des hôpitaux seront prises d’assaut car les gens ne pourront plus payer les visites médicales. Bon nombre d’ONG feront faillite faute de donateurs suffisant
- On verra l’apparition de nombreuses monnaies parallèles telles que B.Lietaer les a décrites dans son excellent livre « The Future of Money ». Les réseaux d’échange d’heures de travail vont se multiplier.
Avant la fin de son mandat le Président Obama sera amené à diriger les Etats-Désunis d’Amérique ! Que ceux qui trouvent cela absurde fassent mentalement la liste des événements financiers qui se sont produits ces deux dernières années alors qu’ils les considéraient a priori comme impossible.
Conclusions
Je répète que le but de cet article n’est pas de sombrer dans la déprime mais bien de mettre sous les yeux des investisseurs un scénario que la grande presse traditionnelle, inféodée aux intérêts de grands groupes, n’oserait pas publier car jugé « trop spéculatif ». Libre à chacun, selon son profil de risque et ses centres d’investissement d’identifier les opportunités sous-jacentes et éviter des erreurs.
Le 1 décembre 2008, Pascal Roussel, analyste en produits dérivés au sein du Département des Risques Financiers de la Banque Européenne d’Investissement (BEI). Les opinions exprimées sont celles de l’auteur et ne reflète pas nécessairement l’opinion de la BEI ou de son management. Email : pasroussel@gmail.com
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